Le petit chat est mort…
(Conseils pour militant·e·s)

Article préalablement publié sur Medium.com. Partagé avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Voici ce que répondit Agnes à son tuteur, M. de La Souche dans la pièce “L’École des femmes”. Interprétée par beaucoup comme une métaphore de la puberté et la découverte de la sexualité, ce n’est pas sous cet angle que je vous propose d’y faire référence ici, mais sous l’idée de la perte de l’innocence dans son sens premier. Oui, le petit chat est mort, et bientôt la naïveté avec… Faisons-en le deuil.

Il y a bientôt un an, j’ai écrit cet article, dans lequel j’ai mis en parallèle le militantisme et les étapes du deuil, et j’avais alors écrit “mais ceci sera peut-être le sujet d’un autre article”

Ce jour est arrivé.

Tout d’abord il convient pour ceux qui l’ignorent, ou l’ont oublié, de définir les étapes du deuil tel qu’elles sont dans le modèle Kübler-Ross, du nom de la psychiatre qui l’a proposé en 1969. Bien qu’il ne soit pas démontré, il reste communément admis comme suit :

Consécutivement à un traumatisme, un choc, une perte, la mort ou son annonce à venir, les “victimes” de ce choc vont passer par 5 étapes :

  • le Déni : on refuse d’admettre l’information comme vraie : “C’est impossible…”
  • la Colère : constatant la chose vraie, on souhaite aveuglément se battre contre elle : “C’EST IMPOSSIBLE !!”
  • le Marchandage : reprenant le contrôle sur nos émotions violentes, on cherche une solution alternative : “Oui mais… et si…”
  • la Déprime : tous nos efforts pour contrer la chose se révélant vains, on sombre dans la souffrance, dans la tristesse, sans plus aucune énergie : “à quoi bon… c’est foutu…”
  • l’Acceptation : l’objet du deuil est accepté sans plus être source de tristesse, il est temps d’aller de l’avant en prenant acte de la chose : “On mange quoi ce soir ?”

A ces 5 étapes initiales, qui ne sont pas forcément toutes vécues et dans cet ordre par chacun, vient s’ajouter une première, dite de Sidération, au moment du choc lui même, la personne est “bloquée”, écran bleu windows… mais c’est une période qui peut être très courte, on accuse le coup quoi, et en dernier il y a la Sublimation, c’est plus que de l’acceptation, la personne va utiliser cette expérience pour venir “sublimer” ses futures actions. Ces deux étapes de plus ne sont pas dans le modèle Kübler-Ross mais elles me semblent importantes, donc pour la suite de cet article, accordons nous sur l’existence théorique de ces 7 étapes là.

Ceci étant posé, entrons dans le vif du sujet : le petit chat est mort…

Le petit chat, c’est l’innocence, c’est la naïveté toute douce, c’est le confort de l’ignorance… mais arrive un jour où ce petit chat meurt, souvent brutalement, la dure réalité s’impose avec violence à nos yeux, et l’on découvre une vérité injuste, on prend conscience que dans notre société, une oppression inadmissible, injuste et inique à laquelle nous participons est à l’oeuvre… Cela est valable pour toutes oppressions et le militantisme qui en découle mais je vais le traiter ici à travers l’exemple, l’angle du veganisme :

On découvre la réalité cachée derrière notre steak, et c’est le choc. Passé un temps de sidération, de dégoût, on entre dans le déni, on se dit que ce n’est pas partout pareil, que ce n’est que dans cet abattoir là, d’où sont tirées ces images, que ça se passe ainsi. On entre alors en colère que l’on va diriger soit vers ce qui est montré par ces images, soit vers la personne qui nous les a montrées, soit encore ailleurs… on est tous différents et cela peut prendre bien des formes mais on est habité par une sorte d’agressivité impulsive … Vient ensuite la phase de marchandage qui peut elle aussi prendre plusieurs formes, la personne semble alors négocier sa culpabilité “Oui mais j’ai diminué ma consommation de viande” “mais si j’achète en bio ?” “Non mais je prends mes œufs chez la tatie d’un voisin qui a un poulailler”… etc, etc… Puis la personne n’arrivant pas à suffisamment se convaincre elle même, et se sentant impuissante face à cette réalité, entrera alors dans la phase de tristesse. Et souvent c’est là que l’effet yoyo va avoir lieu, soit ça passe, plus ou moins vite, et alors l’acceptation arrive, soit, dans un sursaut pour se sortir de cette dépression, on repasse sur les premières phases, en général colère/marchandage mais aussi possiblement au déni…

Mais ne touchez pas 20 000 Francs.

Il n’y a pas qu’une seule façon, je le redis, chacun réagira à SA manière, mais on peut trouver quelques grandes lignes assez constantes, par exemple devenir militant pour la cause arrive plus souvent pendant ces phases qu’après… Face au sentiment d’injustice, nous ressentons l’impérieux besoin d’agir, ainsi donc, beaucoup de militants débutent leurs actions alors qu’ils sont en train de vivre ou revivre leur phase de colère… et c’est pour ça que pour beaucoup de gens encore naïfs, les militants peuvent paraître agressifs, mais c’est normal, leur cause est louable. Ils militent contre une violence aussi injuste qu’énorme, aussi inique qu’absurde et sont dans leur phase normale et légitime de grandes émotions… On serait bien fou alors de le leur reprocher, de dire qu’ils desservent leur cause, ce n’est pas vrai… au mieux ils la servent d’une manière imparfaite, produisant sans doute des dommages collatéraux mais ils ne la desservent pas… non !

Mais j’ai sous titré cet article “conseils” sans en avoir donné pour l’instant un seul, j’y viens cher lectorat attentif, j’y viens, encore un peu de patience, j’ai une dernière analyse à te livrer avant :

Analysons donc le mode d’action de ce militant qui veut changer les choses, il se questionne :

Comment ai-je moi même pris conscience de cette réalité que je combats aujourd’hui ? En voyant des images d’abattoir ! Si ça a marché sur moi, ça marchera sur d’autres, allons montrer aux gens la vérité !

Nous ne pouvons pas le blâmer pour cette implacable logique… c’est un fait, en allant à son tour provoquer l’état de choc/sidération chez ses semblables, il y a fort à parier qu’il fera éclater la vérité et ouvrira les consciences, sauf que… sauf qu’il a oublié un élément important, plusieurs en fait.

Le premier c’est que les gens qu’il va aborder ne sont pas lui, ce qui a eu un impact sur lui aura possiblement le même sur d’autres mais il est plus probable que l’impact soit différent, voire inexistant… certaines personnes ne seront tout simplement pas sensibles à certaines images, certains faits.

Si un individu unique peut réagir de plein de façons différentes à une même information, combien de réactions différentes sont possible pour d’autres individus ?

Ainsi notre militant va rencontrer des gens indifférents, sans comprendre pourquoi ils le sont… il va aussi et surtout rencontrer des gens réceptifs mais qui ne vont pas être tout de suite “convertis”, ils ne seront pas instantanément à son niveau de cheminement… au contraire… il va devoir se confronter au déni puis à la colère et au marchandage des personnes qu’il aura abordé… et ça non plus, notre militant n’est pas prêt… du coup cette confrontation, il va lui aussi mal la vivre en retour. Il va à nouveau subir un choc qui va le relancer dans le cercle vicieux… déni : “mais c’est pas possible d’être aussi con ?!”; colère : “MAIS VOUS ALLEZ FOUTRE LA PAIX AUX ANIMAUX, OUI??!”; marchandage : “essayez une semaine au moins ? allez, juste végétarien ?”… etc, etc…

Toutes ces émotions fortes vont avoir tendance à venir s’auto-alimenter, au fil des nouvelles rencontres et de la succession de ce qu’il vivra comme des échecs. Et bientôt notre militant risque de devenir de plus en plus violent, de plus en plus aigri, haineux envers cette humanité qui le dégoûte de son déni flagrant de mauvaise foi… Il va commencer à penser que seules les actions directes peuvent avoir un effet, il se radicalise de plus en plus, se réjouit de la mort d’un chasseur, d’un encornage de toréador ou d’un circassien mordu par ses fauves, il applaudit les vandalismes de vitrines de commerces carnistes et il accuse les militants plus pondérés d’être des végémous…mais encore une fois, il ne dessert toujours pas sa cause, juste il la sert d’une manière discutable… N’oublions pas que quand il est dans cet état là, il n’est ni raisonnable, ni raisonnable… (je vous laisse la relire celle là… immanence et transitivité c’est des concepts parfois velus 🙂 )

Du coup j’en arrive (enfin) à mes conseils : connaissez les étapes du deuil, comprenez-les, et appliquez cette connaissance à ce qui vous entoure. N’en voulez pas au gens d’être agressifs avec vous quand ils vous expliquent une chose, et comprenez pourquoi vous pouvez être agressif quand vous expliquez les choses (pour essayer de moins l’être 😉 ). Quand vous êtes confronté, dans votre militantisme, au déni et à la colère des passants, ne le prenez pas comme un échec, comprenez que vous avez planté la graine et qu’il leur faudra du temps pour avoir le joli bonsaï de zenitude qu’elle peut produire…et si vous repérez un militant qui est dans sa phase d’ultra violence, pardonnez lui, et conseillez lui de lire cet article intitulé “le petit chat est mort”… mais sachez que même après l’avoir lu, il y a fort à parier qu’il soit un temps dans le déni et la colère… mais ça sera contre moi, plus contre vous 😉

I can hold this

Mais… et moi même vous demandez-vous peut être ? Où j’en suis niveau militantisme ? Peut être que votre serviteur, avec cet article, se voile la face… visiblement je ne suis pas dans ma période de colère… Suis-je pour autant en train de marchander ? Résolument non… Suis-je déprimé ? Non plus ! J’ai accepté il y a bien longtemps maintenant la réalité de l’élevage, la réalité de notre société, je ne me bat pas contre elle, j’essaie de la faire évoluer. Ainsi je milite, à ma manière, avec ce genre d’article… j’aime à croire que ce faisant, je suis dans la 7eme phase, que j’ai sublimé le deuil et que cet article, tout comme mes autres actions serviront à autrui autant qu’aux truies, qu’elles vous serviront à vous de fil d’Ariane, de tuto, de soutien. 
Mais peut être ne suis-je que dans le déni…

On mange quoi ce soir ?

V garou

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