Avec les révélations chocs qui se multiplient sur la condition animale dans notre industrie alimentaire, notamment avec les scandales filmés par L214, le marché de l’alimentation veggie et éthique ne cesse d’évoluer. On peut voir à présent de grandes marques connues pour leur commerce de viande et leur mépris évident de la cause animale, se mettre aux produits estampillés « végétariens »voire « véganes ». Dans cette période troublée, on voit apparaître sur ce marché de nouveaux acteurs, prétendants œuvrer pour l’amélioration des conditions de vie des animaux d’élevage dans une démarche welfariste des plus douteuses. Parmi-eux : Poulehouse et leur devise « L’oeuf qui ne tue pas de poule ».

 

Source : Pixabay

 

 

Le concept

 

Sur le papier, c’est mignon et bien présenté. Une société qui passe contrat avec des éleveurs bio pour qu’ils en fassent des « poules heureuses » et qui récupère les poules réformées chez les éleveurs pour leur faire vivre une paisible retraite en pleine nature, où elles pourront mourir de vieillesse. En parallèle, elle se penche sur la recherche pour le sexage1 in ovo2.

Poulehouse se la joue transparence totale. Sur le site, on parle un peu des conditions de vie et de mort de la poule pondeuse. Très brièvement.

Transparence c’est un mot à la mode et qui fait vendre. Un peu comme « Bio » et « Éthique ». Et chez Poulehouse, on aime vous rappeler qu’on est transparent. En effet Poulehouse ne vous ment pas. Elle appuie simplement sur certains faits vendeurs (avec quantité de communication marketing) et ne s’attarde pas sur la darkside du marché de la poule heureuse.

Copie écran sur la page Facebook de Poulehouse
Copie écran sur la page Facebook de Poulehouse

Aujourd’hui la société affirme que grâce à elle, des « centaines de milliers de français » ont pris conscience des conditions de vies atroces des poules pondeuses. (Ou alors veulent t-ils dire que les poules sont tuées grâce à eux ? À méditer…) Aujourd’hui, c’est à dire près d’un an après le scandale des œufs Matines et deux ans après le scandale des poussins broyés vivants, diffusés par L214 et dont la médiatisation a été particulièrement importante en France. Pour exemple, le 27 mai 2015, le Figaro titrait : « En France, des millions de poussins sont broyés chaque année ». Difficile de croire que des centaines de milliers de français aient manqué une information autant relayée dans les médias et les réseaux sociaux. Reste à savoir d’où Poulehouse tire ses chiffres…

Revenons donc un peu sur ce concept « révolutionnaire » en se penchant sur ce qui nous est dit sur leur page Facebook et leur page d’appel au don.

 

L’utopie de l’œuf sans souffrance

 

« Poulehouse vise à commercialiser des œufs issus d’un circuit d’élevage n’impliquant AUCUNE souffrance animale. »

 

Elle le vise seulement, car au jour d’aujourd’hui, c’est tout bonnement impossible. Pour les poussins issus de leur élevages partenaires, le sexage demeure la méthode classique et barbare que l’on connaît puisqu’il n’en existe aucune autre. En ce qui concerne le fameux sexage in ovo, on nous annonce une mise sur le marché à l’horizon 2017 ou 2018. Jusque-là, Poulehouse, si elle récupère les poules réformées, n’empêche pas moins la mort des poussins mâles liée à ce commerce. Ces œufs, à ce jour, ne sont donc absolument pas exempt de souffrances animales. C’est tout petit, c’est insidieux, mais c’est là, bel et bien indiqué :

Copie écran de la page d'appel aux don de Poulehouse
Copie écran de la page d’appel aux don de Poulehouse

Et lorsque ce fameux sexage sera en place, pensez-vous réellement que l’œuf zéro-bobos soit possible ? Oui, si l’on ferme les yeux sur tout le reste. En effet, pour qu’une poule soit rentable (et donc qu’elle ai une raison d’être laissée en vie) il faut qu’elle ponde en grande quantité. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle sont abattues au bout de 18 mois, compte tenu de la réduction de leur productivité. Dans la nature, une poule sauvage pondra environs 60 œufs par an. Dans les élevages industriels cela monte à près de 300 œufs par an.3 Cette énorme différence s’explique par la sélection génétique des poules destinées à la ponte. Cette sélection se retrouve à tous les niveaux de l’exploitation animale et est toujours liée au profit. Car l’animal dans le commerce n’a d’ intérêt d’être en vie, que s’il est rentable. Ainsi, on sélectionne des poules à la cadence de ponte anormalement élevée et l’on perpétue cette anomalie dans leur code génétique. Cela a des effets néfastes sur leur santé, les épuise rapidement et réduit notablement leur espérance de vie. Ce mépris de la santé de l’animal a pour conséquence leur souffrance physique et leur mort prématurée.

 

Des poules « sauvées » ?

 

Source : Pixabay

 

Poulehouse récupère les poules réformées, mais pas toutes. Uniquement celles provenant d’éleveurs bio avec qui elle aura passé contrat. On suppose que cela revient à dire qu’elle ne « sauve » que les poules qui auront été le « mieux » traitées (si l’on peu utiliser ce terme) dans la filière œufs. Les poules en batteries, épointées, celles dont on a coupé les griffes, celles qui ne connaîtront jamais la lumière du jour, elles, n’auront pas ce privilège. Une poule non-bio et trop abîmée n’aura pas une belle retraite chez Poulehouse.

Pour financer ces « maisons de retraite pour poule pondeuses », l’entreprise compte sur les bénéfices découlant de la vente des œufs (1€/œuf). Et comme le prix de ces œufs se justifie par le caractère bio et no-bobo, il faut bien entendu que les poules soient présentables. D’une certaine manière, ce sont les poules qui payent le loyer, puisque seules celles qui font faire des bénéfices à la boite, ont accès au Valhalla des gallinacés. Ne nous ferait t-on pas la mauvaise blague d’inventer la cotisation retraite des poules pondeuses ? On pourrait rire de l’indécence de l’idée. Et il faudrait peut-être qu’elle soient reconnaissantes avec tout ça… Le cynisme a de beau jours devant lui.

 

Le procédé de sexage in ovo

 

Dans sa campagne pour lever des fonds, la société nous parle d’un nouveau procédé à venir pour définir le sexe des poussins avant leur éclosions : le sexage in ovo. Pour 50 € de don à Poulehouse, 10 € sont reversés à la recherche.

Source : Tronico

En France, c’est le projet SOO piloté par la société Tronico4 qui a la faveur du ministère de l’Agriculture. Celui-ci a été financé à hauteur de 4,3 millions d’euros (pour un coût total de 10,6 million d’euros). Ce procédé consiste à creuser un trou microscopique dans la coquille de l’œuf afin d’examiner, par le biais d’un rayon laser, l’ADN présent dans les vaisseaux sanguins. Le taux de fiabilité visé est de 90 %. Le développement d’un prototype est envisagé pour le courant de l’année 2017.5

Du coté de Poulehouse, on nous explique que le but de leur manœuvre sera de convaincre les éleveurs d’utiliser ce nouveau procédé plutôt que les actuelles méthodes de sexage dans l’intérêt du bien-être animal. Ainsi, les éleveurs partenaires de l’entreprise seront tenus par contrat de ne travailler qu’avec des naisseurs utilisant le sexage in ovo. En échange, la société s’engage à « valoriser » leur activité en leur assurant une rémunération supérieure à celle pratiquée habituellement. Mais est-ce bien nécessaire ?

Car d’un point de vue purement économique, cette technologie a vraiment de quoi convaincre les industriels du secteur de l’adopter sans tarder s’il veulent rester compétitifs. Rapide et précise, elle permettrait un gain de temps considérable et de faire des économies de personnel. D’autre part, on envisage déjà l’usage des œufs mâles écartées de la filières des poules pondeuses pour d’autres applications rentables (industrie pharmaceutique, alimentation animale…) À la clef : toujours plus de profit. Que du bonus.

Dans un article de RTL6 publié l’année dernière on peut lire : « Si les résultats sont concluants, la France imposera cette technique qui en plus permettrait d’utiliser les œufs, de ne pas les détruire et de s’en servir, par exemple, dans les laboratoires pharmaceutiques pour faire des vaccins. »

Si la France fait entrer le sexage in ovo dans la législation, il n’y aura définitivement plus personne à convaincre puisque l’usage du procédé sera obligatoire.

En outre, on peut s’interroger à juste titre sur le caractère moral et justifiée d’un tel procédé. Peut-on réellement parler d’une avancée majeure en faveur des animaux d’élevage, quant on constate que cette avancée est vue comme un moyen de « ne pas gâcher » et de faire un profit supplémentaire en commercialisant les œufs mâles pour d’autres usages ? Peut-on parler de respect de l’animal quand on accepte de lui faire subir, ce qui nous paraîtrait profondément anormal et immoral pour des embryons humains ? Peut-on parler d’évolution des esprits, quand ceux-là même s’acharnent à trouver un moyen coûteux et compliqué de continuer à consommer un produit d’origine animale totalement dispensable ? Peut-on parler d’évolution de la condition animale, quand on s’entête à les considérer encore et toujours comme des produit dont l’intérêt réside dans leur rentabilité ?

Évidemment, la recherche dans ce procédé nécessite des tests sur animaux : en l’occurrence des embryons de poussins. Mais c’est pour la bonne cause, alors allons-y gaiement ! Car il semblerait, que oui, les œufs à la coque soient une vraie bonne cause, qui vaut 4,3 millions d’euros. Avec ses 1,5 millions d’euros, alloués par le gouvernement pour la période 2014-2019, le plan cancer7 peut aller se rhabiller.

 

Pour en finir avec les œufs

 

Ce qui est aberrant dans tout cela, c’est que de vraies solutions, il en existe déjà. Elles sont nombreuses et ne datent pas d’hier. Elles ne nécessitent aucun test sur animaux, aucun budget à allouer à des recherches coûteuses (quand bien d’autres mériteraient d’être subventionnées le plus possible) et sont moins chères et moins compliquées à mettre en place. Ces alternatives aux œufs, vous les trouvez dans votre supermarché habituel, sous leur nom scientifique : compote de pomme, banane, fécule de maïs, agar-agar, jus de pois-chiche… Si vous poussez un peu plus loin, dans votre supermarché bio, des noms plus exotiques comme arrow-root, tofu soyeux ou ferme, gomme de guar…

Toutes les recettes à base d’œufs peuvent se faire très simplement sans, à l’exception de l’œuf à la coque et de l’œuf au plat. On peut trouver de très nombreuses recettes déjà écrites sur le site vegemiam.fr qui regroupe des recettes végétales de divers blogs. On peut également se pencher sur l’excellent article de Antigone XXI sur le sujet : « Comment remplacer les œufs »8, qui contient des explications détaillées sur le rôle des œufs dans les différents type de préparation et quels ingrédients peuvent jouer le même rôle en remplacement. Cet article contient également deux fiches à imprimer qui résument la méthode de façon concise, claire et efficace.

Des associations qui recueillent les animaux victimes de l’exploitation animale, sans faire de profit sur eux, il en existe également. On en trouve une liste non-exhaustive sur le site de L2149 et celles-ci seront plus qu’heureuses de faire profiter de vos dons à leur petits protégés.

 

« Nous essayons de montrer qu’il est possible de consommer autrement, en assumant de A à Z la vie d’animaux que nous faisons naître pour notre consommation. »

 

Sur le chemin tortueux de la lutte pour le droit des animaux, Poulehouse reste sur le bord à regarder passer le train. Eux, ils sont encore à voir l’animal comme un produit de consommation et à chercher un moyen de mieux consommer, « consommer autrement », quand nous cherchons à rendre à l’animal son statut d’être-vivant à part entière et ses droits à disposer de sa vie comme bon lui semble. Il va sans dire que l’approche spéciste de Poulehouse est contraire au respect de la vie animale et que ce n’est pas en apportant de la légitimité au statut d’objet alimentaire, que l’animal revêt aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, qu’ils apporteront une réelle prise de conscience du public. Au contraire, Poulehouse ne vendrait t-elle pas de la bonne conscience plutôt que de la prise de conscience ?

Son projet de maison de retraite financée par les poules elle-mêmes est tout simplement indécent pour les victimes d’une exploitation sans nom. Il y à là-dedans plus d’égocentrisme que d’altruisme. On y verrais un syndrome de super héro, de la part de cette société qui se congratule d’avoir trouvé l’idée géniale de faire financer aux poules les conditions de leur droit à la vie : une sélection génétique désavantageuse pour leur santé, le sacrifice de leur progéniture mâle, 18 mois de travaux forcés. Tout ça pour un œuf au plat ou à la coque. Mais quelle abnégation ! Merci Poulehouse! Vous faites VRAIMENT changer les choses de l’intérieur !

 

Références :

1 Le sexage des poussins est le fait de trier les poussins selon leur sexe. Les mâles, inutiles à la filières œufs, sont alors tués par gazage, broyage ou asphyxie.
2 Avant la naissance des poussins, directement dans l’œuf.

One thought on “Poulehouse : la cotisation retraite pour poule pondeuse ?

  1. Bien ! Bel article qui confirme exactement mes soupçons sur POULEHOUSE. On veut vraiment nous prendre pour des abrutis… Malheureusement il faut s’attendre à bien d’autres abus de ce style, les gens sont en effet de plus en plus sensibilisés à la cause animale (merci L214 et les autres) et il n’échappe pas aux affairistes que c’est l’occasion de se faire du fric sur leur dos. C’est encore pire que de ne rien faire.

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