Dans un numéro hors série (1), la revue 60 Millions de consommateurs s’est abandonnée à une litanie de mensonges éhontés, une tradition hélas très ancrée dans une certaine presse française. On se souvient des articles de triste mémoire de la revue Que Choisir (« Du soja et des dégâts »…), sans que jamais Que Choisir ne puisse alors attribuer un quelconque « dégât » attribuable à la consommation du soja, remarque toujours d’actualité à ce jour, malgré la publication de centaines d’études scientifiques supplémentaires dans l’intervalle.

(1) 60 Millions de Consommateurs. Hors-Série N° 122S – mai-juin 2016

 

Les mêmes vieilles lunes, sans cesse rabâchées. Et invariablement retoquées…

Parmi les mensonges les plus outranciers, j’en ai relevé un en particulier, celui selon lequel « le soja est à bannir en cas d’endométriose ou de cancer du sein ».

L’article ne cite aucune étude à l’appui de son propos, pourtant très définitif. Or, dans les deux cas, les études disponibles publiées à ce sujet, assez nombreuses au demeurant, contredisent cette assertion.

 

Le soja protège du cancer de l’endométriose, mais pas seulement…

En ce qui concerne l’endométriose, les études montrent que la consommation de soja est sans incidence (2), tandis que d’autres études concluent… à une réduction de ce risque ! (3) Dans ces conditions, sur quoi se fonde l’avis sans nuance, de 60 Millions ?

Argument supplémentaire en faveur du soja, une récente étude publiée par l’université de Bangkok (4) montre que le soja protège également l’endomètre (utérus) des infections…

(2) Mumford SL, Weck J, Kannan K, Buck Louis GM. Urinary Phytoestrogen Concentrations Are Not Associated with Incident Endometriosis in Premenopausal Women. J Nutr. 2017 Feb;147(2):227-234.

(3) Tsuchiya M, Miura T, Hanaoka T, Iwasaki M, Sasaki H, Tanaka T, Nakao H, Katoh T, Ikenoue T, Kabuto M, Tsugane S. Effect of soy isoflavones on endometriosis: interaction with estrogen receptor 2 gene polymorphism. Epidemiology. 2007 May;18(3):402-8.

(4) Srisomboon Y, Poonyachoti S, Deachapunya C. Soy isoflavones enhance β-defensin synthesis and secretion in endometrial epithelial cells with exposure to TLR3 agonist polyinosinic-polycytidylic acid. Am J Reprod Immunol. 2017 Apr 21.

 

Soja et cancer du sein

Dans le cas du cancer du sein, chez les femmes atteintes, ou ayant été atteintes, de cette affection, à nouveau, les études disponibles sont claires, et surtout convergentes. Respectivement, la consommation de soja améliore les chances de survie et réduit le risque de récurrence y compris, et nous insisterons sur ce point, chez les femmes occidentales (5).

Sur la base de la littérature disponible, rien ne permet donc de porter de telles accusations, la consommation de soja devraient au contraire être vivement encouragée pour ces populations particulières…

À noter que quelques jours avant la parution de l’article de 60 Millions, la revue Sciences et Avenir (6) titrait : « Cancer du sein : la consommation de soja n’est pas contre-indiquée ».

L’auteur de l’article, le Pr David Khayat, chef de service de cancérologie à la Pitié-Salpêtrière, écrit « Il s’avère que (les femmes) qui consommaient des doses élevées de soja présentaient un risque de mortalité, tous risques confondus, réduit de 21% par rapport à celles en consommant peu. Cet effet bénéfique était particulièrement notable en cas de tumeur non hormono-sensible et donc dépourvue de récepteurs aux œstrogènes et aussi chez les femmes qui ne suivaient pas de thérapie hormonale. Finalement, le soja pourrait donc avoir des effets protecteurs ». Et à la différence notable de 60 Millions, le Pr David Khayat se réfère quant à lui à des études scientifiques…

Au final, en décourageant l’usage du soja pour ces populations particulières, la revue 60 Millions fait peser un risque sanitaire considérable sur la vie de milliers de femmes.

(5) Zhang FF, Haslam DE, Terry MB, Knight JA, Andrulis IL, Daly MB, Buys SS, John EM. Dietary isoflavone intake and all-cause mortality in breast cancer survivors: The Breast Cancer Family Registry. Cancer. 2017 Mar 6. doi: 10.1002/cncr.30615.

(6) Le 12.04.2017 https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cancer/cancer-du-sein-la-consommation-de-soja-n-est-pas-contre-indiquee_111886

 

Manque flagrant de maîtrise de la revue 60 Millions

Outre ce refus obstiné de prendre acte de la littérature scientifique, notons également les erreurs très factuelles de 60 Millions. Les isoflavones sont décrites comme des « œstrogènes » alors que isoflavones et œstrogènes n’ont strictement rien à voir entre eux. Les isoflavones sont des composés fabriqués par les plantes à partir d’un acide aminé, dont elle conserve le caractère hydrosoluble (soluble dans l’eau), tandis que les œstrogènes sont issus du cholestérol, une graisse, demeurent à ce titre « liposolubles » (solubles dans les graisses).

Pour un chimiste, on ne peut donc concevoir composés plus éloignés qu’isoflavones et œstrogènes, mais pas pour la revue 60 Millions

En outre, dans un organisme vivant, les isoflavones nous protègent de nos œstrogènes en régulant leur synthèse par l’organisme par exemple, d’où leur nom de « phyto-SERMS », c’est-à-dire de « modulateurs œstrogéniques »…

 

Environnement : manipulation scélérate et étude fantôme…

Le magazine 60 Millions écrit « Sous des dehors irréprochables, la culture du soja pose plusieurs problèmes d’ordre environnemental. D’abord, il est principalement importé d’Amérique du Sud : son bilan carbone est donc discutable et sa culture favorise la déforestation », fin de citation.

Le magazine se livre ici à un véritable renversement des faits, une grossière manipulation contrevenant à la plus élémentaire éthique journalistique. Tous les économistes, tous les agronomes, tous les spécialistes de l’environnement le savent : ce soja, importé de l’autre bout du monde, est exclusivement destiné à l’alimentation du bétail… C’est donc en consommant de la viande, du lait, des œufs, où bien encore un poisson de pisciculture, que le consommateur contribue à la dévastation de l’écosystème amazonien, mais certainement pas en consommant du tofou ou du lait de soja cultivé en France…

En France en effet, le soja utilisé pour l’alimentation humaine provient de cultures localisées sur le territoire national (Alsace, Bourgogne, Sud-Ouest, etc.). Loin du soja dévoyé bétail, la filière française alimentation humaine peut au contraire s’enorgueillir de son exemplarité. Toutes les marques française d’aliments à base de soja destinées à l’alimentation humaine (Soy, Sojade, Sojasun, Céréal-Gerblé, Locadélice, Sojami, Soleil de la Lix, Tossolia, Tempé Biosegar, etc.) ne transforment que du soja cultivé en France, souvent même à proximité immédiate de leur site de production…

 

Les études n’existent pas ? Inventez les !

Pour justifier sa diatribe anti soja, convoque une bien étrange étude, 60 Millions affirmant que « Selon une étude réalisée pour WWF en 2010, si tous les humains consommaient du tofu (sic, « tofou »…) à la place de la viande, les émissions de dioxyde de carbone (CO2) augmenteraient ! ». Sauf qu’à ma demande (polie…), mon interlocutrice fut incapable de me fournir les références de cette étude : étrange…

La perplexité s’accroît lorsque, à l’issue de mes recherches sur le site du WWF, je constate que cette ONG rappelle avec force l’écrasante supériorité des protéines végétales en matière d’environnement, mais aucune trace du tofou émetteur de CO2…

Pour faire bonne mesure, on notera que que le méthane, un gaz 50 fois plus contributif à l’effet de serre que CO2, n’est jamais évoqué dans ce article : est-ce parce que l’élevage est le principal, pour ne pas dire l’unique, contributeur des émissions en méthane ? À vous de juger…

 

Expert très « connoté ». Mais « chut ! »…

Pour faire bonne mesure, 60 Millions fait appel aux services de Jean-Michel Chardigny (INRA)… C’est son droit. Celui-ci accuse en filigrane les protéines végétales de ne pas être digestibles, à moins d’être fermentées. Outre le fait que c’est faux, le tofou (non fermenté) est plus digeste par exemple que le natto (fermenté), rappelons que la digestibilité des protéines de soja est égale à celle des protéines de bœuf par exemple…

Que l’on s’entende bien, Chardigny a le droit de s’exprimer, et de dire n’importe quoi, un droit dont il use à l’évidence, en revanche, on aurait apprécié que 60 Millions informe ses lecteurs des liens avérés de cet « expert » avec Danone et Nestlé, ce qui, à défaut d’améliorer la digestibilité des protéines du soja, auraient au moins eu le mérite de rendre moins indigestes les propos de cet expert pour le moins connoté…

(7) http://www.institutdanone.org/assets/uploads/2009/03/objectif-nutrition-91.pdf

(8) http://ajcn.nutrition.org/content/87/3/558.full

 

Mais au fait…

À propos d’expert, une confidence. Les journalistes de 60 Millions ont sollicité ma petite expertise à propos du soja, curieuse curiosité de la part d’experts omniscients et si sûrs de leur fait, mais pourquoi pas.

Passées les flagorneries d’usage, « vous êtes le meilleur expert du soja », propos doucereux qui annoncent généralement le coup fourré à venir, l’opinion de cette corporation reste invariablement la même : « haro sur le soja ! ». Quelles que soient les études scientifiques, ils resteront invariablement sourds à cette réalité.

Très révélateur de ce prérequis, au cours de l’entretien, alors que je – tentais – d’expliquer à mon interlocutrice que, si elle ne consommait pas régulièrement des aliments riches en (pseudo) « phyto-œstrogènes » (soja, mais également amande, lin, céréales complètes, thé, baies, etc.), elle exposait de plein fouet son organisme à ses propres œstrogènes, augmentant ainsi son risque de cancer hormono- dépendants, sa réaction fut alors littéralement hystérique, m’insultant, vociférant, m’accusant de « dire n’importe quoi ! »…

Et pourtant, les études (9) qui montrent qu’une consommation régulière de soja réduit significativement les taux d’œstrogènes circulant et, partant, le risque de cancers hormono-dépendants, existent bel et bien, ne sont pas le fruit de mon imagination délirante…

(9) L J Lu, K E Anderson, J J Grady, et al. Effects of soya consumption for one month on steroid hormones in premenopausal women: implications for breast cancer risk reduction. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 1996;5:63-70.

 

Le soja et la presse française : 20 ans de propagande ininterrompue…

Ces quelques morceaux choisis illustrent l’invariable parti pris anti soja, jusqu’à la caricature, de la presse française qui depuis près de 20 ans lynche invariablement le soja, à rebours des études disponibles.

Quant aux lecteurs de 60 Millions, comme ceux de la revue Que Choisir, ils seraient surpris, à propos du soja, par le décalage entre le contenu de la littérature scientifique et le traitement que lui réservent leurs revues préférées, qu’ils jugent sans doute sérieuses et pourquoi pas, objectives…

2 thoughts on “Soja : un scandaleux article de la revue 60 Millions de Consommateurs

  1. Eh bien eh bien … J’avoue mettre bien longtemps référé à ces deux revues mais leurs articles archaïques commencent sérieusement à les entachés …
    Merci bien pour ces pre, je me fais un plaisir de relayer votre article pour que ceux qui ne veulent pas prendre le temps de chercher les informations (comme moi avant de devenir vegan ) puissent avoir un autre son de cloche contenant des études scientifiques sérieuses

  2. Bonjour,
    Je vous remercie pour cet article que j’ai partagé sur Facebook
    Une amie experte en alimentation végétale m’a informée que les pousses affichées en photo de l’article ne sont pas des pousses de soja mais des pousses de haricots.
    Merci par avance de corriger.
    Cordialement
    Edwige

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